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COEUR DE CHANTIER (35) : Marée Haute

Serge Calvez, la belle aventure

Serge Calvez a eu plusieurs vies avant de se lancer dans la construction navale. A la tête du chantier Marée Haute à Trégunc (Finistère) depuis plus de quinze années, son entreprise, créatrice des Dingo, Django et autre Yaka en compagnie de l’architecte Pierre Rolland, vient de prendre une nouvelle dimension. De la fabrication artisanale dont l’ADN demeure l’amour de la belle ouvrage, Marée Haute a atteint une dimension en partie industrielle dont les projets fourmillent.
  • Publié le : 10/03/2018 - 00:01

Serge CalvezSerge Calvez a installé son chantier Marée Haute dans la commune de Trégunc il y a maintenant une quinzaine d’années. De l’entreprise artisanale forte de jolis succès commerciaux, il souhaite grâce à la conjoncture faire évoluer l’entreprise vers de nouveaux segments de production.Photo @ Caroline Calvez/Marée Haute

Voilesetvoiliers.com : Quelle est votre formation, Serge Calvez ?
Serge Calvez :
Je suis né en 1964 à Quimper, j’ai eu une formation d’ébéniste. Vers mes 18 ans, je suis monté à Paris, où je suis devenu l’assistant du sculpteur d’origine portugaise Charles Correia. J’y ai appris tous les métiers du modelage et du moulage. Je suis devenu ainsi mouleur statuaire. Il y avait du plâtre et déjà aussi du composite. Cela m’a ouvert le monde du décor de théâtre, de l’opéra ou encore des défilés de mode. J’étais spécialisé dans le décor volume comme des grandes colonnes, des grandes sculptures, des façades en faux marbre. Que cela soit pour Lagerfeld, Chanel ou encore Cartier. Pour une soirée, j’avais réalisé pour l’opéra Orphée aux enfers cent cinquante grandes cornes d’abondance en composite patinées en pourpre et or à la peinture acrylique. Une vague parisienne de quatre ans remplie de bons souvenirs.

Voilesetvoiliers.com : Le monde de la voile est présent dans votre esprit à cette époque-là ?
S.C. :
Paris, c’était bien, mais en vrai Breton j’avais envie de me rapprocher de la mer. A l’adolescence, j’ai déjà commencé à retaper des bateaux et à naviguer. Mon premier bateau a été un Jouët 22 connu, aussi sous le nom d’Elor 65. Je l’avais acheté et retapé à Concarneau après la tempête de 1987. A l’époque, je naviguais avec mes copains, Bertrand de Broc et Roland Jourdain. Je rentre donc en Bretagne et achète un bar café-concert à Rennes en 1992. Une période de quatre ans à travailler de nuit plutôt dure. J’ai décidé ensuite de revenir aux racines. J’ai monté une société d’agencement, d’aménagement de magasins, de rénovation de maisons et d’appartements. La société était basée dans un corps de ferme et hangar dans les marais de Mousterlin. Un retour à l’ébénisterie.

DingoDessiné par Pierre Rolland, le Dingo est devenu bateau de série sur le circuit mini en 2004.Photo @ Marée Haute
Voilesetvoiliers.com : C’est à cette époque que vous construisez votre premier bateau ?
S.C. :
Nous sommes en 2002 et je décide de fabriquer mon propre Mini 6.50. Un proto imaginé par Pierre Rolland. Je me lance sur une coque en strip-planking red cedar. Pierre m’avait dit à l’époque : «Ce n’est pas un bateau que tu devrais construire, tu devrais monter un chantier.» J’ai fait une première étude sur les coûts de construction de ce type de bateau en bois et me suis rendu compte que ce n’était pas raisonnable. Pierre m’a alors dessiné le Dingo. Au Salon nautique de 2003, alors que je ne présente que la maquette, j’en ai vendu sept. C’est le début de l’aventure du chantier. Ce mini devient bateau de série en 2004. A deux personnes, nous avons réalisé nos préformes, nos modèles, nos moules et lancé la production. Nous sommes donc rapidement passés à quatre et j’ai loué un autre hangar à Gouenarch. Un an après, on s’est installé ici en location à Trégunc.

DingoLe Dingo 2e génération a été produit à seize exemplaires.Photo @ Bernard Galeron
Voilesetvoiliers.com : C’est le début d’une autre dimension ?
S.C. :
Oui. J’avais rencontré un Japonais qui m’avait demandé de construire des 40 pieds IRC sur plans Marc Lombard. Un bateau pure régate. En plus des minis, on a donc décidé de produire trois S40. Mais dès la mise en route du deuxième, on a eu des problèmes de paiement. Il a repris ses moules et nous avons cessé notre collaboration. D’un autre côté, on s’est rendu compte que le monde du mini était plutôt compliqué car cela évoluait très vite. Nous avons donc décidé de lancer le Yaka en 2007. C’était la coque et le pont du Dingo, avec des aménagements intérieurs et en biquille. C’était osé mais c’est là que nous avons décollé dans le monde de la croisière rapide en en vendant une dizaine. En 2008, nous lançons le D2. D2 pour Dingo deuxième génération. Toujours avec Pierre Rolland. Pendant trois ans, nous en avons sorti seize.

Django 7.70Conçu pour la croisière rapide, le Django 7.70 est proposé en quatre version de lest. Depuis son lancement en 2010, 72 commandes ont été actées.Photo @ Bernard Galeron
Voilesetvoiliers.com : Vous restiez toujours dans les mêmes formats ?
S.C. :
En fait, nous avons imaginé un bateau de croisière plus grand. Au dépôt de bilan de GL Composite, nous avons souhaité acheter les moules du Django 7.50. Cela s’est mal passé avec le liquidateur. Avec Pierre Rolland, nous avons donc lancé en 2010 le Django 7.70. La marque n’avait pas été déposée. Voilà sept ans que nous le produisons. Cela nous a ouvert pas mal de portes sur l’Europe et aujourd’hui, nous en sommes à la 72e commande. Depuis peu, nous construisons les préformes de pont de la version D.7.S. d’un bateau de croisière nous en faisons une version course. L’accueil est enthousiaste puisque nous avons déjà cinq commandes. Une unité pour marins souhaitant courir en solitaire ou en double comme sur la Transquadra ou l’Ar Men Race pour un budget raisonnable. Le produit devrait être lancé en juin-juillet. Entre-temps, nous avons construit pour un particulier un 12 mètres, en CP Epoxy et quille relevable. Encore et toujours sur plan Rolland !

Django 6.70Le Django 6.70 est la version croisière du D2. Ici la version quille sabre relevable. Racé et disposant d’un intérieur confortable, ce bateau plaisant, construit comme tous les modèles de la gamme Marée Haute en infusion, n’a rien à envier aux bateaux de course au large du même gabarit.Photo @ Marée Haute
Voilesetvoiliers.com : Ce n’était pas votre première unité de cette taille-là ?
S.C. :
A l’époque où on a sorti le Django 6.70 avec à ce jour 19 unités vendues (le Dingo 2 version croisière, avec quille sabre relevable, ndlr), il y a un peu moins de quatre ans, nous avions eu une demande pour construire le Django 12.70. Un plan Rolland-Delion. A l’origine, nous avions eu deux commandes. Une pour Christophe Cudennec, de la voilerie Incidence, et l’autre pour un particulier. Nous avons décidé en fait d’en faire un bateau de série tout en sandwich. Le premier avec quille relevable et mât aluminium navigue du côté de Brest. Le n° 2 est mis à l’eau depuis notre cale le jeudi 1er mars. Une version course avec mât carbone, grand-voile à corne et une quille à 2, 40 mètres avec bulbe en plomb. Et bien sûr plus allégé. D’autres unités de ce type sont en cours de commande. Avec un équipement high-tech, c’est un bateau avoisinant les 500 000 euros. Mais cela reste du haut de gamme, de la belle ouvrage.

Il y a trois ans, nous avons aussi lancé le Django 9.80. Il y en a eu pour l’instant neuf de vendus. Notre philosophie reste claire. Nous construisons des bateaux de croisière, rapides, personnalisables et de série. En revanche, nous construisons du biquille, du quillard ou du quille relevable sauf pour le Django 12.70.

Plan Rolland Ce plan Rolland lancé en 2015, a été conçu pour la croisière rapide grâce à sa carène puissante. Trois versions, quillard, quille relevable et biquille, sont proposées.Photo @ Marée Haute
Voilesetvoiliers.com : Toutes ces productions demandent de vrais moyens humains et technologiques ?
S.C. :
En 2008, j’ai ouvert mon capital à petite échelle à un client qui avait un Dingo 2, le chantier commençant à prendre tournure. Aujourd’hui, après quinze années et une vraie gamme, nous tournons à 28 salariés, tous corps d’état confondus. En 2016, malgré notre réussite, nos chiffres n’étaient pas mirobolants mais ça allait. Les volumes augmentant, la difficulté était d’avoir des capitaux en fonds propres pour pouvoir continuer à nous développer. J’ai donc commencé à chercher des associés passionnés. En 2017, j’ai rencontré le président du groupe BFR, un groupe industriel spécialisé dans l’emballage dans l’agro-alimentaire. Ils sont entrés au capital à hauteur de 49 %. C’est un apport de capital mais surtout un apport de connaissances et d’échanges de métiers, comme des données de logiciels industriels et de gestion. En 2017 nous avons réalisé un chiffre d’affaires de 1,3 million. Pour 2018, nous savons qu’il sera plus du double. Le groupe a également acheté au mois de juin dernier tout le parc où sont nos bâtiments (plus de 7000 m2). De mon côté, j’ai acheté Minaouët Marine qui est devenu Marée Haute Services et qui est dirigé par mon épouse Caroline. Une société d’hivernage, d’entretien, de restauration de bateaux. Nous travaillons également pour les bateaux de pêche.

Django 12.70Le deuxième Django 12.70 a été mis à l’eau le jeudi 1er mars 2018 depuis la cale du chantier du port du Minaouët.Photo @ Marée Haute
Voilesetvoiliers.com : Le jeune ébéniste que vous étiez avait-il rêvé d’une telle vie ?
S.C. :
Le Chantier Marée Haute a son propre ADN. Celui des personnes qui l’ont créé. C’est la valeur de l’entreprise qui a été choisie par nos investisseurs, Serge Calvez restant le patron. Et comme je fais toujours mon métier à 100 %, je passe plus de temps à faire du management que de l’ébénisterie. Mais cela s’apprend et me passionne. Le but reste que mes salariés soient heureux. C’est la clé de la réussite, non ?

Voilesetvoiliers.com : Quels sont les projets ?
S.C. :
Il nous faut compléter la gamme. Il faut que l’on se place dans les bateaux de 8 mètres à 8,50 mètres, mais aussi dans ceux de 11 mètres. Et il ne serait pas absurde de voir à moyen terme une nouvelle génération de bateaux à moteur placée sous le signe du plaisir-loisir, du yacht. Nous sommes aussi en plein développement sur l’export. Nous sommes présents sur les grands salons comme Düsseldorf, Paris, Gênes ou La Rochelle, mais nous commençons à mettre en place des partenariats de distribution sur l’Italie, la Suisse, la Suède, l’Allemagne l’Angleterre et l’Espagne. Sachant que 25 % de nos ventes sont actuellement européennes, nous visons les 50 %.